Eugène Le Poitevin (Paris 1806 – Auteuil 1870)
Soleil du soir sur les côtes de la Manche, 1831

Selon la définition de John Gage, « l’originalité du paysage romantique est d’associer une étude aiguë et approfondie de la nature à un objectif symbolique ou même métaphysique1 ». L’étude « aiguë » inscrit la tradition réaliste hollandaise dans un projet objectif et global qui associe les travaux des hommes, les formes phénoménales et monumentales des bateaux et des falaises, des étendues de sable, et fait passer sur le motif une lumière « extrême » – soleil levant ou couchant – qui emporte l’adhésion du sentiment après avoir séduit par le sujet et provoque la méditation sur l’au-delà des contingences terrestres.

Malgré les sollicitations de la commande officielle pour des sujets d’histoire, les complaisances pour des thèmes débordant de réalisme édifiant, Eugène Le Poittevin a souvent su répondre aux impératifs romantiques dont les mises en œuvre trouvent leurs modèles dans les microcosmes grandioses de Turner et de Bonington. Son Soleil du soir sur les côtes de la Manche est digne de ses inspirateurs. Dans un agencement fondé sur un clair-obscur un peu rhétorique, les mâts des barques échouées fendent avec l’élan pathétique du mobile arrêté dans sa course les puissances météorologiques. Alors que s’achève dans la demi-obscurité l’activité fébrile des pêcheurs, la falaise émerge, pour moitié, dans la lumière. Elle est encore dans le tableau un détail, préfigurant les audaces que sauront affronter Isabey, Corot, Huet, en resserrant le cadrage. Les effets glissés inspirés de l’aquarelle jouent pleinement de leur influence. On y sent les prémices d’un geste portant au rang d’impression la liquidité et la transparence, malgré la pondération rustique qui caractérise l’échouage dans le havre au premier plan.

Ici Le Poittevin se rapproche des lignes grandes et simples de Bonington, en passe de se libérer du pittoresque local au profit de quelques notations sur l’espace et le temps.

1. Cité par Christine Kayser, « L’influence anglaise sur la peinture française », in Peindre le ciel, Paris, L’Inventaire, Louveciennes, musée Marly-le-Roi-Louveciennes, 1995, p. 45.

 
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