Guillaume Fouace (Réville 1827 – Paris 1895)
Nature morte à la timbale d’argent, vers 1881

Guillaume Fouace a vécu dans un environnement d’éleveurs et de pêcheurs où les grandes fresques des labeurs et des jours alternaient avec les microcosmes de la nature, potagers et tableaux de chasse, dans ce mélange de terre et de mer qui rappelle à chaque instant, au plus profond des préoccupations matérielles, les richesses de la création. Étranger aux tragédies sociales qui confèrent au réalisme en peinture cette surdétermination dans la gestuelle et la composition du sujet, Fouace, confortable, opulent et simple dans une existence de bon aloi et fort de ses premiers succès aux Salons – à celui de 1873 en particulier –, se glisse dans le sillon de la conformité que traduit la disposition du motif dans ses natures mortes.

Millet est l’exemple à suivre, qui retient la vulgarité narrative et laisse s’installer la belle immobilité d’une image fouillée. Fouace le suit avec prudence mais constance et c’est pourquoi l’inévitable nature morte, qu’il se destine à répéter, trouve chez lui, derrière les conventions, voire à côté, un terrain d’expression heureux et prolifique. Le peintre sait très vite ne pas rester à la surface de la réalité mais plonger dans une analyse physiologique qui pourrait, souvent dans les petites œuvrettes secondaires, esquisses ou études saisies comme des portraits d’objets telle la Nature morte à la timbale, soutenir la comparaison avec le meilleur pétrissage de Courbet.

 

Spécialiste de natures mortes coté et apprécié d’une clientèle fidèle, Guillaume Fouace parvient dans les œuvres les plus convenues, par la composition et l’atmosphère, à éclairer ses motifs d’une expressivité toute paysanne, sans que la fonction sociale du tableau en soit altérée. En somme, ni rebelle ni réactionnaire, Fouace n’est pas un imaginatif mais, comme les modernes, il laisse la mousse de la peinture prendre sur le corps de la réalité, retrouvant ainsi sans le savoir cette fonction antique de la surface peinte qui s’est donnée non comme une représentation mais comme un équivalent du réel. À l’évidence, Fouace ne semble pas représenter des objets, manipuler son sujet à des fins de genre, mais le laisse vivre, laisse parler la chair. Dans cette production joyeuse et féconde qui contourne la résignation et la monotonie, le bon vivant est à l’œuvre, amateur de chasse et de pêche, si proche de la nature qu’il en vient, comme Courbet avec son couteau, à inventer cette matière vibratile et sensuelle qui plonge soudain dans la turbulence les silences stoïciens que nous proposait encore Chardin.

Candide, grossier et sublime, Fouace est ce paysan de l’art qui donne une physionomie au goût des bonnes choses. Comme chez Millet, son idéal classique n’est pas symbolique mais simplement religieux, sa science est faite toute de pur artisanat. Il n’y a dans ses sujets aucune forme de régionalisme, et cette pensée normande de Barbey d’Aurevilly s’applique à lui comme elle s’appliquait à Millet : « Il avait emporté son pays non pas à la semelle de ses souliers mais dans sa tête. » Fouace vit la nature à pleine vue, la nature de son pays qu’il n’a point échangée contre une autre plus classique et plus belle. Avec ses natures si vivantes, le peintre semble ne pas se satisfaire de l’illusion de l’image. Les formes très en chair sont données sans enveloppe formelle, sans cette clôture, cette délinéation qui indique l’objet avant même qu’on le voie. Comme les modernes, Fouace gère le dessin dans la matière picturale. Comme eux, il laisse s’introduire dans la peinture le laid, le sale, le répulsif sans besoin d’anecdote et de supports narratifs. Le poème de Fouace tient donc dans ses portraits d’objets qui déposent parfois jusqu’aux salons parisiens la profondeur sensuelle des provinces.

 
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