Charles Angrand (Criquetot-sur-Oucille 1854 - Rouen 1926)
Au verger, vers 1905

En 1884, Charles Angrand rejoint à Paris le groupe de ceux qui se disent indépendants et, plus précisément depuis 1882, les adeptes de la technique pointilliste, qui, autour de G. Seurat, envisagent de traiter la nature en peinture par une dissolution simultanée, plus ou moins douce du trait dans la couleur et de la couleur dans la lumière, lorsqu’ils y parviennent. Ce présupposé théorique et objectif renforce chez Angrand le besoin de rupture avec la tradition stylistique du naturalisme. Il préfère trouver dans le réalisme et l’agencement de motifs vrais la recherche d’un nouvel idéal formel, qui va de pair avec celle d’un nouvel idéal social, son intérêt pour les idées symbolistes partagées avec l’écrivain Félix Fénéon, une fascination pour la méthode et la vision de Seurat auprès de qui il travailla régulièrement sur l’île de la Grande Jatte. Une amitié retenue avec Van Gogh, franche avec Signac et Cross, durable et profonde avec Luce, toujours accompagnée de correspondances, entre en contradiction avec les fréquents séjours en Normandie. Il finit par s’y retirer en 1896. La quête de l’ascèse et le refus de ce qu’il appelle la fabrication l’invite à préférer sans partage, de 1890 à 1901, le crayon et le fusain et à abandonner la couleur.

Pierre Bazin, Charles Angrand, 1854-1926, Dieppe, château-musée, 1976, p. 10.

La division de la touche est, entre 1884 et 1893, sa principale préoccupation dans la rigueur pointilliste, puis, entre 1902 et 1908, le système se relâche, laisse vivre des sujets dépouillés mais concrets, élégiaques dans leur simplicité : cours de ferme, vergers, maisons dans la clairière. Le chromatisme est plus diaphane, allégé de ces intensités volontaristes chères aux fauves de l’époque. Angrand suit alors le conseil que lui donnait son ami J. Delâtre, celui de fouiller la nature, mais avec délicatesse, dans le respect de la vision personnelle, afin que la quête de l’idéal ne trahisse ni le besoin de réalité ni l’expression de vérité du sujet. Dans ses tableaux, tels ceux présentés ici et probablement peints autour de sa maison à Saint-Laurent-en-Caux et datés vers 1905, Angrand rappelle que chaque lumière a ses instants fragiles qui peuvent durer une éternité – le temps de les peindre –, à condition que s’en dégage le sentiment de permanence et que subsiste la dose nécessaire d’humanité. On sent chez ce peintre la volonté de donner à la peinture une valeur morale, ce qui implique de soigner le sujet et de se tenir à distance de l’image analogique, réaliste au sens courant du terme.

Charles Angrand aura été impressionniste, pointilliste, dessinateur, peintre à la lumière orphique et symboliste, enfin pastelliste paysan dans l’exclusion des mélanges et des partages. Sa notoriété pâtira de ces différents retraits et retraites. Cependant subsiste l’essentiel qui chemine continuellement entre la vie et l’œuvre : le travail intérieur associé à la quête de la lumière, l’attachement indéfectible à la Normandie comme la mer nourricière qu’elle fut, la construction d’une forme méditative à la fois immanente et matérialiste, l’attention sans relâche à la vibration du vivant.

 
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