Jules-Louis Rame (Ouézy, Calvados, 1855 – 1927)
La Grande Chaumière, 1909

La peinture de Jules-Louis Rame trouve difficilement sa place dans les classifications traditionnelles de l’histoire de l’art. Quelques centaines d’esquisses, quelques centaines de tableaux de chevalet, tantôt pour soi, tantôt pour la commande privée, tantôt pour le Salon, quelques dizaines de décors muraux. Derrière ce patrimoine, il y a une existence de peintre et de paysan qui laisse bien peu de traces dans l’histoire des faits artistiques. Jules-Louis Rame est né à Ouézy, dans le Calvados, en 1855. Il y meurt en 1927. Son village bordé de coteaux est traversé par une rivière, le Laizon. Le peintre prend quelques leçons de dessin à Caen puis retourne dans son village mener une existence partagée entre la peinture et la terre ; des voyages espacés mais réguliers à Paris ; une attention distraite aux galeries, une attention soutenue aux salons, par devoir ; des escapades à Clécy, à l’autre bout du département ; un voyage en Angleterre, en Écosse, en Hollande ; quelques achats de l’État grâce à l’amitié soutenue d’un haut fonctionnaire parisien. Point de contacts, ni de rencontres, ni d’échanges avec les grandes figures de son temps, si ce n’est par l’admiration ou l’observation à distance. Il faut pour apprécier la vie et l’œuvre de Rame dénicher dans les plis du tissu quotidien, les noms des lieux, riches de tous les signaux et repères de la Normandie pittoresque, dans la topographie du bocage et des champs ouverts, les chemins, chaumières, étables, pommiers, meules, cours, barrières, églises, bouquets d’arbres, clochers, ruisseaux, allées et sous-bois, coteaux aux profits infinis, le linge, le berger, la bergère, le chien, et les champs de blé sous les nuages.

Rame pense à Millet, « car lui aussi a voué sa carrière aux choses des champs ». Le terme est précieux car il révèle l’approche commune des scènes de la campagne, non point scènes de genre mais figures, objets et bâtiments posés silencieusement dans le paysage et, chez Rame, la truculence qui surgit directement de la vitalité brute des éléments naturels. Rame arrache à la nature des morceaux de chair comme des morceaux de choix qu’il recompose presque sur le mode allégorique, conférant ainsi à son territoire un peu d’universel. Il est l’auteur d’un journal intime de la nature visuelle, olfactive, gustative, tactile à force d’être pétrie et malaxée par ces petites esquisses sur panneaux de bois de 15,5 ´ 21,5 cm qu’il recouvrira par centaines de ces mêmes sujets obsessionnels, tantôt saisis sur le vif, tantôt remémorés le soir à la veillée, avec une égale fulgurance.

Si le désir de peindre à l’esquisse s’enracine dans la vision romantique de la nature, il ouvre la peinture aux qualités intérieures du sujet. Outre le geste et l’idée, l’esquisse révèle aussi la matière, comme si le peintre creusait, taillait, façonnait dans un matériau déjà là.

À contempler la peinture de Jules-Louis Rame, il nous paraît vain de lui appliquer les critères habituels de l’histoire de l’art. Il est avant tout l’homme qui saisit dans les champs « l’impression primitive qui est la bonne », comme le faisait Boudin avec la mer.

 
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